Le rêve précède toujours la réalité.

2013-04-27 – Daniel et ses Sœurs

On a tous notre banc de parc préféré. Vous savez, celui qui en vaut le détour, celui que l’on retrouve avec bonheur dès la première belle journée de printemps. On s’y rassoit sourire aux lèvres, on est chez-soi. On lui voue une fidélité éternelle, la vue y est si belle, il est à l’ombre ou au soleil selon le choix… c’est notre endroit !

Moi aussi j’ai mon banc, mais il n’est pas dans un parc. Il est juste devant chez moi sur le trottoir. Il est très convivial et plutôt original puisqu’il berce amis, invités, touristes, famille et voisins qui, verre de vin à la main, discutent en prenant le beau temps d’être joyeux et humains.

Ce soir là, il faisait beau

Mon banc est entouré de quelques chaises, de nombreux convives y sont assis. Un homme qui semble revenir du boulot passe devant la maison en souriant. « Bonsoir » lui dis-je. Il éclate de rire et se joint à nous. « Nouveau dans l’coin?… – Ouais plutôt ! – Alors bienvenue chez vous cher voisin ! ». Notre nouveau voisin est…

…un « vrai » montréalais.

« Comme on en rencontre pas souvent ! » dit-il. «  Mon père et mon grand-père sont nés à Montréal. Mon arrière-grand-père a construit la maison familiale sur la rue Mentana et c’est mon cousin qui y habite maintenant. »

Le vrai montréalais qu’il est décide quand même, vers l’âge de 20 ans, de s’exiler dans le bas du fleuve à Rimouski pendant cinq ans. « Pour prendre l’air du large ! » Puis il retourne dans la métropole pour terminer son bac en psychosociologie. Ambitieux, il entreprend et termine avec succès une maîtrise en administration aux HEC. Ce qui l’amène à devenir directeur de ce que l’on nomme maintenant un CPE (Centre de la petite enfance) au ministère de l’Immigration pendant une douzaine d’années. « Quand les immigrants venaient suivre des cours de français on s’occupait de leurs enfants. »

Ce qui l’occupe maintenant?

« Les Sœurs Ursulines » Hein? Mais oui, ce sont elles qui lui ont donné une bonne raison de vivre… dans le Vieux-Québec. Il est ici pour le boulot, une sainte job si vous voulez. Il est directeur général de la maison provinciale des Ursulines.

« J’ai remplacé la sœur économe ». Il s’occupe de leurs biens temporels dans toute la province de Québec. Il gère leurs employés, leurs monastères, musées, bâtiments ainsi que leurs nombreuses et si précieuses archives.

Il me parle d’elles comme on jase de notre famille; avec amour, tendresse et respect. « Elles et moi, on partage les mêmes valeurs. Ce sont des femmes très intelligentes, pour la plupart d’anciennes enseignantes, elles sont dévouées et toujours de bonne humeur. »

De « ses » 247 Sœurs (dont cinq centenaires), 55 sont ici dans le Vieux-Québec et les autres sont principalement regroupées à Trois-Rivières, Rimouski et en Gaspésie. La benjamine a 54 ans et la doyenne est à l’aube de ses 103 ans !

Daniel est ému. Année après année, elles s’éteignent, vieillesse oblige. « Elles sont ici depuis 375 ans et on voit la fin poindre à l’horizon ». Tristement dit.

Je suis bouche bée, vous l’êtes sûrement aussi. En l’écoutant se raconter, je réalise que les Sœurs Ursulines sont aussi nos voisines, trop souvent oubliées mais encore présentes dans la communauté du Vieux-Québec.

Bien qu’elles ne portent plus leurs habits d’antan, on sait quand même les reconnaître. Elles se distinguent, certes, par leurs souliers et leurs tailleurs immaculés toujours ornés d’une petite croix, mais aussi par leurs yeux souriants et apaisants. Sans savoir exactement pourquoi, j’éprouve une réelle sensation de bonheur quand je leur dis « Bonjour ma Sœur ». Peut-être parce qu’elles me répondent encore « Bonjour jeune homme » !

Je brûle d’envie de vous raconter une anecdote

Je ne sais pas si c’est le bon moment ou l’endroit idéal pour le faire… je vais m’écarter un peu du sujet mais bon… on a tout notre temps alors j’y vais.

J’ai fait mes études collégiales au Collège Mérici vers la fin des années ’80. À l’époque quelques Sœurs Ursulines y enseignaient encore dont Sœur Prince; de loin ma professeure de français préférée. Bon, ensuite j’ai fait l’université et à l’âge de 25 ans, j’ai repris la maison familiale sur la rue des Grisons pour y ouvrir un couette et café. Mon père est allé fouiller dans les archives de la Ville pour découvrir que la première propriétaire de notre maison, en 1888, était une certaine Marquise de Bassano. Bingo ! En son honneur, notre B&B allait porter son nom.

À peine un an plus tard, on sonne à la porte, c’est Sœur Prince ! Je l’ai reconnue immédiatement… elle aussi… « Bonjour jeune homme ». La raison de sa visite est touchante. Elle a dans sa main une photocopie d’un bulletin de notes scolaires d’une étudiante des Ursulines datant de 1872. C’est celui de la Marquise de Bassano. « J’ai pensé que ça pourrait vous faire plaisir » dit-elle. Plaisir? Très peu dire, j’en ai pleuré de joie ! Sœur Prince, merci !

Daniel habite maintenant…

…la maison ayant la plus petite façade dans le Vieux Québec. Construite vers 1840, les Ursulines en sont encore les propriétaires. Selon moi la plus photographiée après le Château Frontenac. J’exagère un peu, à peine ou beaucoup peut-être, mais cette petite maisonnette de la rue Donnacona intrigue. On peut l’imaginer faite de sucre quand on a 5 ans, hantée quand on a 10 ans, parfaite à 18 ans, un bon investissement à 35 ans, ou idéale pour sa retraite à 65 ans. Toujours est-il que c’est Daniel qui en est maintenant l’heureux locataire.

Brève visite chez lui, il se confie. « Je suis tellement bien ici ! » Ses récents tableaux parlent. Il est peintre aussi, son atelier est au sous-sol, « c’est d’ici qu’on a la plus belle vue ». J’acquiesce. Il a fenêtre sur ce socle, rue Desjardins, duquel émerge une main qui tient une plume rendant hommage à toutes les enseignantes qui, dans l’anonymat et le dévouement quotidien, ont consacré leur vie à l’enseignement et l’éducation au Québec.

Il est musicien sans doute car au salon, j’aperçois une guitare et un accordéon.

Puis, juste là devant moi, une bibliothèque impressionnante ou séjournent des dictionnaires datant de 1727, des livres d’histoire de 1759 reliés de cuir, tous d’origine et j’en passe. « Des doublons que les Ursulines veulent garder mais les greniers débordent, il n’y a plus de place » dit-il. Je frissonne, mais pas touche ! Non, non, « même avec les mains propres on les abîmerait ! » Daniel les garde précieusement en attendant qu’on leur trouve une autre destinée.

Il aimerait que…

… les résidants du Vieux-Québec puissent mieux connaître le patrimoine religieux des Ursulines. Surtout leur monastère. Deux ailes bien cachées qui datent de 1680. « C’est le plus grand ensemble immobilier au Canada ayant conservé sa vocation d’origine » affirme-t-il. Elles ont aussi un verger magnifique, une douzaine de pommiers et quelques pruniers. Quand il me parle de leurs confitures et de leurs compotes, je salive. Mais à quand la première visite officielle?

« Elles sont âgées mes Sœurs et c’est leur monastère. Elles aiment la tranquillité et vivre en paix » C’est pourquoi il planche plutôt sur une visite virtuelle de ces lieux secrets.

Et en rafale, ce qu’il aime…

  • Le ski de fond à Québec .
  • Les gens allumés qui réfléchissent, qui bougent, qui aiment la vie et les beaux paysages, sans oublier les choses agréables.
  • La terrasse Dufferin quand il n’y a pas trop de vent.
  • La boutique Simons pour ses amies, le pub D’Orsay parfois, le resto Les Frères de la Côte pour tous, ainsi que l’Apsara le midi.
  • Le Vieux-Québec : « Je me sens dans un musée ou en vacances ».
  • Les touristes : « Ça fait marcher la place ! ».

…et n’aime pas :

  • Les dépanneurs qui vendent de la shnoutte.
  • Le manque de résidants.
  • La vie de quartier inexistante.
  • La difficulté de se faire des amis ici.
  • Les restos à éviter.
  • Pas de SAQ.

Merci cher voisin et a bientôt !

Il est Daniel Berthiaume, un voisin qui n’habite sûrement pas très loin de chez-vous !

Francis McKenzie

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